Le double jeu de l’Allemagne – Deutschland Doppelspiel

Lien court : http://wp.me/p7ciWq-F

Voir aussi : la fin de l’euro : http://wp.me/p7ciWq-L

Note liminaire : cet article a été originellement publié en août 2014. Il reste tout à fait d’actualité en avril 2018, comme le confirme notamment la publication par l’EUROSTAT des chiffres du chômage régional pour 2017 (voir carte ci-dessous)

La presse française universellement béate de l’Allemagne – et avec sa manie de l’auto flagellation – nous a assené que quasiment tous les grands pays d’Europe – et la plupart des petits aussi – étaient malades, à tour de rôle et, au bout du compte, tous ensemble : la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie…. et puis, la France .

S’agissant de leurs voisins, et soucieux de ne pas réveiller les ancestrales acrimonies des peuples, les allemands se gardent de toute critique propre et se contentent de puiser dans l’abondant arsenal des neurasthénies françaises.

Ainsi, de service sur le Tour de France à l’été 2014, un journaliste de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel s’épargnait bien de la peine en faisant un remake à sa sauce des papiers de ses confrères de l’Hexagone : « Examen du nouvel homme malade de l’Europe. »

Évidemment, Le Figaro, le plus masochiste de nos quotidiens, s’était réapproprié le constat, en étalant le diagnostic catastrophique, né de la fertile imagination de l’auteur du Spiegel : « Les démons qui hantent la France. » (Le Figaro du 26/07/2014).

Finalement, il n’y a qu’un seul pays en bonne santé en Europe…

A y bien réfléchir, en Euroland, il n’y a qu’un seul pays en «bonne santé» : l’Allemagne – et ses petits satellites économiques, le Luxembourg, l’Autriche, la Belgique, les Pays-Bas et la Finlande. Pour nous fourvoyer davantage, les journalistes, qui ne sont pas toujours très forts en géographie ou en démographie, nous disent : « L’Europe du Nord » et « l’Europe du Sud ». On pourrait en rire. Si l’on considère la zone euro, là où prétend s’exercer la férule allemande de l’austérité des dépenses publiques, leur « Europe du Nord » c’est environ  127 millions d’habitants (en incluant l’Irlande qui, de fait, a les mêmes problèmes, voir plus graves que ceux des pays de « l’Europe du Sud », et l’Autriche qui est au sud, mais a un niveau de dette publique rapporté au PIB plus faible que celui de l’Allemagne) tandis que celle du sud, c’est 210 millions. Au nord, l’Allemagne à elle seule pèse pour 63% de la population, tandis qu’au sud, la France atteint 31%, l’Italie 28%, l’Espagne 22%. Si l’on suivait la logique de la volonté des peuples, ce n’est pas l’Europe du Nord qui devrait commander à celle du Sud, mais l’inverse ; ce ne serait en aucun cas l’Allemagne, dont la population n’est que de 26% de celle de l’ensemble de la zone euro.

Le double jeu de l’Allemagne

Depuis des années, et surtout depuis la création de la zone euro, l’Allemagne impose son hégémonie aux autres états qui se considèrent encore comme ses partenaires égaux dans l’Union Européenne et, spécifiquement, dans la zone euro. Et cette hégémonie n’est pas seulement économique ; elle a de considérables conséquences sur l’ensemble de la vie sociale : chômage, réduction des transferts sociaux, augmentation drastique des inégalités, paupérisation des populations, mouvements migratoires au sein de l’Euroland, induits par la crise économique.

La mosaïque des Länder allemands – dotés d’une autonomie sans commune mesure avec celle de nos régions françaises – et leurs attributions de quasi états leur permettent un interventionnisme économique et des politiques industrielles qui vont bien au delà de celles de la plupart des régions des autres pays membres de la zone euro. Les Länder ont des participations importantes dans la grande industrie. De fait, la structuration politique de la République Fédérale Allemande rend assez aléatoire toute comparaison de son interventionnisme et, finalement, de sa dépense dite « publique » avec ceux d’états monolithiques tels que la France.

De plus la croissance engendre en Allemagne des rentrées fiscales qui se traduisent par la réduction du déficit budgétaire, alors que, plongés dans la récession, la plupart de ses partenaires de la zone euro doivent encore l’accentuer en réduisant le train de vie de l’État.

Mais cette quête forcée de l’équilibre budgétaire pour laquelle le Père fouettard de la Commission de Bruxelles fait des excès de zèle, prétendue conséquence des accords de Maastricht et condition sine qua non d’une appartenance à la zone euro, n’est qu’une grande farce médiatique, un non sens économique absolu, un gros fumigène qui cache les facteurs fondamentaux.

Ce n’est pas l’Europe du Nord qui domine, mais celle de l’Est, en sous-traitance de l’Allemagne

En investissant massivement dans les pays d’Europe Centrale et des Balkans après la chute du mur de Berlin, l’Allemagne s’est emparée d’un large fraction de la main d’œuvre à bas salaires (le salaire d’un ouvrier de Prague est de l’ordre du tiers de celui de Paris) de pays sortis de la tutelle soviétique et du système de l’économie à planification centralisée : Pologne, République Tchèque, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, etc., pays baltes aussi… Sa puissante industrie des machines de transformation a ainsi gagné des parts de marchés considérables en installant des usines flambant neuf dans ces pays, et son industrie a pu s’y délocaliser ou y sous traiter massivement, à des coûts bien inférieurs à ceux de la traditionnelle Europe occidentale. Au delà, même, l’industrie allemande a installé sur son territoire de nouvelles unités de production faisant massivement appel à de la main d’œuvre de l’est. Ainsi, par exemple, l’industrie agroalimentaire allemande est récemment devenue la première d’Europe, dépassant celle de la France, provoquant des crises graves dans certains de ses segments, tels la filière porcine.

Le double jeu de l’Allemagne : carte schématique

Map2

 

Note : Calculés à partir de sources officielles, les chiffres sont des ordres de grandeur. L’Ukraine n’est pas encore considérée comme appartenant à l’Europe «occidentale» de l’Est, mais le deviendra probablement bientôt, officiellement.

Taux de chômage régional selon EUROSTAT

Chômage régional 2017 Eurostat.png

Prospective : en symbiose avec l’industrie allemande, l’Ukraine va devenir le principal transformateur de grains en Europe.

Déjà, l’Allemagne applique la même stratégie vis-à-vis de l’Ukraine. Ce pays, gros producteur de céréales (pour 2014, on peut estimer sa production de blé à 28 millions de tonnes, à comparer avec 37 millions pour la France, et l’on peut prévoir que cette production dépassera celle de la France à moyen terme) sera demain, en symbiose avec l’industrie allemande, le principal transformateur de grains en Europe.

Certes quelques pays d’Europe de l’ouest, tels l’Italie ou la France ont amorcé le même type de stratégie, en particulier dans la construction d’automobiles. Mais en ce domaine ils se sont comportés plutôt en suiveurs de l’Allemagne, d’ailleurs le plus souvent dépendants d’elle pour l’installation des équipements de production. Et, bien davantage, l’Allemagne, par sa situation géographique « occupe le terrain ».

L’euro, monnaie unique dont on promettait qu’elle amènerait la plus grande des prospérités, est devenu le cauchemar de la plupart des européens.

De fait, l’Allemagne est, de loin, le principal bénéficiaire du différentiel de coût de main-d’œuvre entre l’ouest et l’est, et comme elle a ficelé ses principaux partenaires de l’ouest dans la zone euro, ils ne peuvent pas lutter contre cette concurrence en dévaluant.

L’Europe de l’euro est à genoux. L’Allemagne pavoise, donne des leçons de morale à ses partenaires, les presse de réformer leurs droits du travail, de renoncer à des acquis sociaux… N’accueille-t-elle pas de leurs mains-d’œuvre en désespérance : espagnols, italiens, portugais, grecs…? Les français, qui lorgnaient surtout du côté de l’Angleterre, ont fini par se rendre compte que ce pays est très loin d’être uniquement peuplé d’opulents traders de la City. Comme d’habitude, avec retard, ils vont se mettre à la langue de Goethe et aller pointer au pôle de l’emploi des étrangers outre Rhin ; ça s’appelle : « Zentrale Auslands- und Fachvermittlung ».

Première publication 3 août 2014
Mise à jour : 27 avril 2018

 

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