La propriété

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Du temps à la valeur et de la valeur à la propriété, nous avons conscience d’entrer progressivement dans le monde des consensus sociaux, et de nous éloigner de celui de la certitude scientifique. La propriété, pour utiliser une formule à la Bentham, n’est rien d’autre qu’un concept inventé par les hommes pour servir dans la régulation de leurs relations. Il n’y a pas de droit naturel intangible de la propriété. Mais la propriété ne saurait être le vol, car les deux notions de vol et de propriété résultent des conventions sociales. Il faut évaluer la notion de propriété, tout comme celle de valeur, relativement au temps. La propriété est le pouvoir concédé à l’individu sur la chose (et aussi sur d’autres individus) pour un temps qui se voudrait infini. Elle est donc, au delà même du pouvoir, recherche d’une cristallisation qui arrêterait l’inévitable usure du temps. Par essence, la propriété refuse l’érosion ou l’obsolescence, mais par nécessité elle doit l’accepter. La propriété est l’illusion d’un pouvoir éternel. Elle se transmet de génération en génération. Elle est le stimulant ultime – c’est-à-dire essentiel – de la performance économique, à la fois pouvoir de prolonger la matérialité d’une existence au delà de son terme, et moyen, avant l’échéance de la mortalité, d’obtenir une rente, c’est-à-dire un revenu sans la contrainte du travail. La propriété est donc également, pour le temps de l’existence, un moyen d’accès à la liberté.

Mais la propriété, comme cristallisation d’un état de la relation sociale, devient un obstacle au développement économique, dès l’instant où le pouvoir qu’elle a conféré fait peser une contrainte sur la performance économique. Ainsi, l’inflation viendra laminer la rente ; la productivité de la propriété accumulée dans le capital sera remise en cause par le progrès technologique qu’elle a permis de générer. Les anciennes industries déclinent; les capitaux doivent passer vers des activités nouvelles. Le propriétaire ne peut se reposer sur la rente, il doit la pourchasser sans cesse, ou perdre la fécondité de son capital ; et la chasse elle-même n’est pas sans risque. Toute l’histoire économique est celle de la grandeur et de la décadence des grandes fortunes. Le propriétaire devra en outre abandonner une partie de son revenu au profit de ceux qui lui garantissent : les représentants des institutions classiques – et du pouvoir coercitif qui en émane –, et les nouvelles formules qui tendent à les remplacer (et devenir elles-mêmes les institutions reconnues) ; il s’agit, bien sûr, aujourd’hui du formidable pouvoir des médias.

La propriété, comme le pouvoir, la propriété, essence du pouvoir, tend par conséquent à se dématérialiser. Moins elle est dans l’espace, plus elle est dans le temps. La propriété foncière n’en demeure pas moins essentielle, indispensable ancrage à la planète terre. La quête des mètres carrés d’un côté, et celle de l’image pure, abstraite, de l’autre, et rien entre les deux. La propriété de l’individu sur l’individu, l’esclavage, doit se dématérialiser, car elle est inefficace d’un point de vue économique. Mais cette propriété n’en demeure pas moins. Sa forme devient neutre, indifférenciée, apte à se transposer d’un espace à l’autre dans la formule du salariat qui permet d’obtenir la disposition de la force de travail et non pas simplement l’accaparement d’une partie de la liberté de l’individu. N’est-ce pas en bien des cas davantage même que la simple disposition physique de l’individu, que de pouvoir disposer aussi de sa motivation ?