Le charme indiscret des agences de notation

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La doctrine néolibérale est aujourd’hui le cadre de référence des politiques économiques, de gauche comme de droite.

L’économie politique universellement admise, que Margaret Thatcher résumait par la formule : « There is no alternative », s’est ainsi édifiée sur la base d’une théorie de l’omnipotence d’une invisible abstraction dénommée « marché », mathématisée dans les équations de l’équilibre général.

Il ne suffit pas de mathématiser une théorie pour en faire une vérité scientifique, mais les abstruses équations fascinent souvent ceux qui n’entendent pas grand-chose aux mathématiques et qui aujourd’hui dominent notre corps politique.

On était dans un contexte intellectuel plus riche en 1929. Les marxistes contestaient la fatalité du capitalisme, et il se trouvait aussi des économistes moins radicaux, tels John Maynard Keynes, pour remettre en cause l’idée simpliste selon laquelle le libre jeu des mécanismes du marché conduit nécessairement au plein emploi.

Aujourd’hui, la plupart des économistes sont empêtrés dans le mythe libéral. Ils ont même perdu de vue que la grande masse des opérations spéculatives (CDS, CFD, CFD ForEx, CDO, RMBS, etc) est « over the counter » (OTC), c’est-à-dire hors marché. Plus fondamentalement, en cette ère de multinationales oligopolistiques (qui acquièrent les ressources dans les économies non libérales pour en revendre les produits dans les économies libérales), et de situations de rentes issues des anciens monopoles publics, le « marché » tend lui-même à disparaître. Mais, moins il existe, plus on en parle.

Dans son essai On Liberty publié en 1859, John Stuart Mill écrivait :

    « Cette tendance fatale du genre humain de ne plus penser à propos d’une chose dont personne ne doute est la cause de la moitié de ses erreurs. »

La pensée unique néolibérale est aujourd’hui si incontestée que certains de ses corollaires, aussi contraires à l’évidence soient-ils, sont devenus des dogmes.

    Illustrations

Le dogme « Il ne faut pas laisser de dette à nos enfants ». L’histoire économique est pleine de la faillite des états et de la ruine des rentiers, et c’est tant mieux, car sinon, il n’y aurait pas de progrès social.

Autre absurdité, sur laquelle je m’étendrai davantage : l’intrusion des agences de notation dans la politique budgétaire des états.

Par définition il n’y a pas d’agent économique émettant de la dette qui puisse mériter une note supérieure à celle de l’état garantissant la monnaie dans laquelle cette dette est libellée.

Jusqu’en 2008, on était dans la logique d’une note maximale pour l’état souverain, et d’une déclinaison de la note à des niveaux inférieurs pour les autres agents économiques. S’agissait-il d’emprunts internationaux, d’une monnaie à l’autre, la question se réglait par les variations du change (éventuellement par les dévaluations).

Lorsque la faillite du système bancaire de la plupart des états libéraux est survenue à l’été 2008, il s’est révélé que pratiquement tous les faillis bénéficiaient d’une excellente notation. Il n’empêche : on est toujours dans la course au triple A, pas à la réduction du chômage. Renversement de perspective. Les états soumettent leurs politiques budgétaires au verdict des agences de notation. Et ce verdict utilise comme référentiel les critères que les états eux-mêmes ont fournis, comme des verges pour être fouettés.

La cocasserie d’une démarche qui conduit à dégrader la note de l’état fédéral américain qui garantit le dollar devient, dans la zone euro et dès lors qu’il s’agit de l’euro – cette monnaie imparfaite, car sans l’arrière plan d’une unique souveraineté (il n’y a pas de « Trésor Public » européen) – l’aliment de toutes les spéculations contre les dettes des états qui la composent. Imaginons un instant que la question de la dette grecque soit résolue. Supposons même que tous les gouvernements des pays de la zone euro appliquent exactement la même règle d’or dans la gestion de leurs finances. La spéculation contre les dettes des états de l’Euroland cesserait-elle ? Non. Les traders trouveraient d’autres repères pour alimenter les croyances qui les font agir. Ce serait par exemple la situation du commerce extérieur. On aurait alors dans le collimateur, et chacune à son tour, puisque c’est le principe des CFD (« Contracts For Difference »), la dette italienne, la dette espagnole, la dette française. La monstrueuse hypertrophie des opérations hors marché (OTC pour : « Over the Counter ») que l’Internet a permis ferait que les opérateurs sauteraient probablement par-dessus les dettes portugaises et irlandaises pour s’attaquer directement à de plus gros morceaux, jusqu’à ce que l’euro s’écroule. Et les agences de notation se régaleraient encore à affoler les marchés en publiant leurs notes.

Depuis la crise de 2008, on s’est adapté. On sait que désormais on ne gagne que par les mauvaises nouvelles.

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