L’économie revisitée

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Économie et Politique, souvent associés.

Le mot politique s’accommode bien de la solitude : la politique, le politique, les politiques. Chaque fois, le terme prend un signification intrinsèque sans ambiguïté. Le mot économie, lui, vit mal de ne pas être associé, ou qualifié. Seul il est à la fois trop vague et trop précis. Économie exprime des notions aussi dissemblables que parcimonie, territoire (l’économie occidentale) ou principe de fonctionnement (l’économie d’un système).

Inconsciemment on a songé à lever cette imprécision en intitulant ces leçons, « leçons d’Économie générale ». Lorsqu’il entend parler d’économie générale, l’auditeur tant soit peu raisonnable comprend que l’on va parler d’économie et de politique, qu’il s’agira d’appréhender un domaine de connaissance ayant plus ou moins trait à l’étude des moyens de satisfaire aux besoins matériels des hommes vivant en société. Il ne s’agira pas d’entrer dans le détail des conditions d’exercice du travail de tel ou tel individu pris isolément pour en apprécier l’efficacité – efficacité du geste du casseur de cailloux ou du jardinier par exemple –, mais bien davantage d’appréhender au plan du groupe les formes d’organisation dans leur relation avec l’aptitude du groupe à satisfaire ses besoins matériels. Il y aura donc deux aspects : un aspect répartition des tâches et des attributions entre les différents membres du groupe, et un aspect allocation à chacun d’eux des résultats matériels obtenus par le groupe.

Économie politique, science économique, économie générale, ces trois manières de dénommer des domaines de connaissance plus ou moins voisins, présentent une autre ambiguïté qui est celle attachée à toute science concernant la société ; elle tient au fait qu’au fond la manière que les hommes utilisent pour décrire leur vie en société est également celle selon laquelle ils acceptent cette vie en société. Et cette manière est changeante, l’histoire nous l’apprend.

Il y a donc, dans le contenu même de la science économique une notion consensuelle, la marque indéniable d’un armistice – temporaire, comme tout armistice –, des ingrédients éminemment politiques. Et c’est pourquoi, souvent, vous entendrez que l’on confond science économique et économie politique. L’une et l’autre ne sont en définitive pas bien différentes. La première est habillée de concepts subtiles et complexes, vêtements plus ou moins élégants conçus par ces savants couturiers que l’on appelle les économistes ; la seconde se promène dans une tenue plus rudimentaire ; on y sent plus de sauvagerie, plus de force aussi, en un mot plus de vie.

Il est un thème classique, sous-jacent dans les grandes constructions intellectuelles, philosophies, religions, doctrines, et théories faites pour aider les hommes à surmonter leurs angoisses, à vivre ensemble, en attendant que la science, interminable dans son processus – parce que chacune de ses découvertes ne réduit pas le champ de notre ignorance mais au contraire nous incite à en mieux mesurer l’étendue – permette la transmutation des métaux et la vie éternelle. Ce thème classique est celui de la parole qui génère l’acte, qui non seulement le contient et le motive, mais qui en est l’essence même – au début était le Verbe.

Le Verbe n’est pas simplement moyen de communication, il est aussi volonté et détour. Il est volonté, parce qu’il est esprit qui s’oppose, se révèle et se saisit. Il est détour, parce qu’il est conciliation et armistice en vue d’un projet qui, pour tous les acteurs, apparaît non seulement meilleur que la situation d’un conflit déclaré qui prévaudrait sans lui, mais également porteur de progrès matériel. L’homme marche avec ses jambes mais avance – ou recule – avec sa tête. La science économique est une phraséologie qui permet aux hommes d’agir ensemble, parce qu’elle propose des formules pour concilier les intérêts contradictoires des individus, et parce qu’elle fournit des concepts qui anticipent de nouvelles organisations sociales mieux aptes à résoudre le problème de la rareté. La science économique est l’illustration qu’il n’y a pas de progrès sans détour.

L’Éternel demande à Moïse d’aller trouver Pharaon et de lui dire de laisser Israël quitter l’Égypte. Moïse se plaint. Il ne sait pas faire des discours. Il ne pourra pas faire passer le message. Alors l’Éternel lui dit de se faire accompagner par Aaron qui parlera à sa place. Le jour de la rencontre, Pharaon se trouve confronté à une étrange situation. Moïse lui dit que Dieu va parler par la bouche d’Aaron. Double détour. Les deux frères reviendront. Nous aurons à chaque fois le même scénario. Et dans les intervalles, les calamités confirmeront progressivement que la vérité, et la nécessité, ont en premier lieu été exprimées par cette bouche de Aaron qui ne parlait pas pour elle-même, qui ne parlait même pas pour Moïse, mais qui parlait pour l’absolu.

Nous avons d’autres exemples, d’autres prophéties. Socrate, Jésus, parlent ; ils n’écrivent pas. Et nous ne savons ce qu’ils ont dit que parce que d’autres nous ont rapporté leurs paroles. Encore l’effet miroir, le double détour.

La première fonction de la science économique est donc d’être un langage sublimatoire visant à créer un climat paisible, propice au développement des affaires. L’homme n’est plus un loup pour l’homme, mais simplement un concurrent-échangiste. La chaîne de l’esclave se dématérialise pour devenir ce document abstrait que l’on appelle bulletin de salaire, et dont les différentes lignes sont autant de positions de négociation et d’arbitrage dans les relations entre employeur et employé, avec, jusque dans le détail de ce contrat, l’œil et le bâton du Prince.

La deuxième fonction de la science économique est d’offrir les éléments et la logique permettant la construction de projets visant à accroître les performances du travail, c’est-à-dire à augmenter le résultat tangible des efforts des hommes pour combattre l’avarice de la nature.

La troisième fonction de la science économique est celle sous laquelle elle est présentée par ses théoriciens ; il s’agit de la fonction scientifique dont l’objet est d’interpréter et de comprendre les phénomènes économiques. Malgré le sérieux des économistes, et l’habillage technique et mathématique qu’ils donnent à leurs théories, il faut savoir garder une certaine distance, un certain scepticisme, à l’égard de cette fonction scientifique. Une science en effet se caractérise par son aptitude à prévoir, à réduire le temps de l’histoire – c’est-à-dire le temps de l’inconnu – à la dimension du temps de l’intervalle, que l’on peut indéfiniment reproduire et répéter, c’est à dire le temps de la certitude. La science économique est singulièrement impuissante dans sa fonction de prévision, et singulièrement hasardeuse lorsqu’il s’agit de déplacer ses schémas explicatifs d’un lieu à l’autre ou d’une époque à une autre.

Dans ces paroles des sages et des prophètes rapportées par leurs disciples ou leurs apôtres, il faut discerner aussi le reflet du miroir, l’ironie de l’homme qui écrit (et qui donc a le temps de réfléchir et de porter sur ces paroles un jugement critique) relativement à l’homme qui parle. Platon nous présente entre les lignes un Socrate sophiste raisonneur. Nous éprouvons finalement bien de la sympathie pour Trasymaque lorsqu’il traite le maître philosophe de sycophante, et qu’il affirme que celui-ci cherche à lui nuire et à le dominer dans la discussion. Vous serez souvent dans la position de Trasymaque lorsque vous écouterez les économistes dérouler leurs raisonnements imparables, parce que vous aurez insidieusement été amenés à en accepter les prémices ou simplement le cadre conceptuel. Vous ne verrez plus l’ouvrier au labeur, vous verrez l’entreprise qui produit et l’autre qui consomme. Vous apprendrez que l’épargne est une vertu, et vous aurez oublié que la condition essentielle en est la richesse. On vous dira que le prix se forme par la rencontre de l’Offre et de la Demande, et pourtant vous n’aurez vu que le prix, mais jamais l’Offre ni la Demande. Ce que les économistes tiennent pour précis et déterminant est impalpable et flou. Ce qu’ils considèrent comme incertain ou instable, et sous l’influence d’un déterminisme souterrain, sera en fait la seule réalité tangible et mesurable.

Bien davantage qu’une science, l’économie est donc un langage, et comme dans tout langage, les trois messages véhiculés – d’aucuns diront les signifiants, mais au fond, il ne s’agit pas nécessairement de signifiants, il suffit de bruits pour créer une atmosphère, eine Stimmung, et il suffit d’une atmosphère pour engendrer une action collective déterminée. Donc les trois messages, celui qui se veut conciliation, celui qui se veut détour, et celui qui se veut vérité scientifique sont intimement mêlés, comme les composantes d’un arc électrique qui passerait entre deux pôles : la rareté et la liberté. Thème de la chute originelle. La rareté, la dureté de l’existence sont comme l’aune à laquelle on mesure l’infinie aspiration libertaire de l’individu. Mais la liberté ne saurait prendre conscience d’elle-même sans cette tension permanente que constitue la survie, la recherche de la subsistance alimentaire (préoccupation majeure pour au moins les deux tiers de la population du Globe) et plus tard cette quête presque absurde (car elle rend plus douloureuse l’acceptation de la mortalité) du confort et du plaisir.

Dans la Grèce Antique, la science économique, l’économie politique, paraissent inexistantes parce que la catégorie sociale qui s’adonne aux tâches productives, les esclaves, n’est pas prise en compte dans la description générale du fonctionnement de la société. Les esclaves n’existent pas ; ils sont comme ces domestiques muets devant lesquels vous pouvez étaler tous vos secrets les plus intimes, ils font partie des meubles silencieux. Alors œconomicus n’est plus que l’art de gouverner sa dépense ; on le confie à l’épouse (car l’homme, lui, est chargé du revenu) ; et puis, par extrapolation, le Prince administrera aussi tout son empire par délégation à des gouverneurs-intendants chargés d’assurer l’encaissement des recettes, et l’ordonnancement des dépenses. Comme pour l’administration du domaine, il s’agit d’un art passif. La recette est assurée par la conquête et par la domination militaire ou physique. La dépense n’est que la contrepartie de la recette. Nous avons une sorte de loi des débouchés à l’envers. Vous n’avez rien produit, vous avez simplement ponctionné ; et vous redistribuez. L’économie est bien alors une science sans grand intérêt, qui ne peut en elle-même amener aucun progrès, une science triste car il s’agit simplement de réguler l’activité de ces fantômes inexistants que sont les esclaves.

Mais ce cercle finira par s’ouvrir. Peut-être certains individus au comportement déviant auront-ils cherché à obtenir les mêmes résultats matériels par d’autres moyens ? L’esclavage ne sera pas aboli pour autant, mais il viendra en concurrence avec d’autres modalités de production. Alors les fonctions de production et d’efficacité du travail entreront dans le champ des investigations dignes de la curiosité des hommes. L’esprit scientifique aura soufflé un peu plus fort sur la science économique, et l’on écrira quelques traités, mais qui resteront toujours ce curieux mélange de science et de sublimation. Le travail deviendra plus efficace, se divisera, se spécialisera. Nous aurons des ateliers, puis des usines, puis des bureaux; un détour de plus en plus complexe; un domaine de plus en plus grand. Et la conversation des économistes et des statisticiens viendra ternir le discours quotidien d’une couleur grisâtre de plus en plus envahissante.

Publié originellement ici le 28 septembre 2014